G. K. Chesterton - Sur Shakespeare et Bacon

[...] Pour conclure, l’argument général fondé sur la personnalité historique [de Shakespeare] démontre un échec à comprendre non seulement l’époque, mais les conditions du problème. Mr Bompas ne peut pas croire que Shakespeare, un roturier pragmatique ayant travaillé dur pour élever sa position, ayant possédé des ambitions parfaitement solides et temporelles et ayant pris sa retraite à Stratford une fois riche pour profiter des bonnes choses de la vie, fût réellement l’auteur de tant de miracles de la pensée et du langage. Selon Mr Bompas, cet auteur devait être un homme comme Bacon, un homme ayant voyagé, ayant vu des pays étrangers, ayant géré des affaires importantes et ayant connu des revers violents et de terribles secrets d’État. J’avance une opinion absolument contraire à celle-ci. À mon avis, rien ne révèle davantage le génie de second ordre que de partir à la recherche du monde comme s’il s’agissait d’une lointaine île merveilleuse. L’homme de génie de premier ordre, tel Shakespeare, voit le monde entier dans son propre jardin. Rien ne révèle davantage le philanthrope de second ordre que de partir à la recherche de l’humanité, comme s’il s’agissait d’une race de singes bleus en Afrique Centrale. Pour le véritable philanthrope tel Shakespeare, un village suffit à représenter le théâtre entier de la création et du jugement. Rien ne révèle davantage le poète de second ordre que son mépris pour les affaires. Le véritable poète, tel Shakespeare, ne méprise rien. Acheter, vendre et faire bâtir une maison à Stratford, voilà des activités qui paraissent bien désobligeantes à Mr Bompas ; elles ne semblaient pas telles à Shakespeare : il savait que tous les points du cercle éternel sont équidistants du centre.

Tiré de l’article « More Gammon of Bacon », paru dans The Speaker le 15 mars 1902.